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L’Éthiopie avance, la Somalie se reconstruit, Haïti s’enfonce…d’où vient la différence ?

Certaines comparaisons dérangent. Elles bousculent les récits établis, heurtent les sensibilités nationales et obligent à regarder en face des réalités que l’on préfère souvent contourner. Pourtant, elles sont parfois nécessaires pour comprendre pourquoi certains États, confrontés à des contraintes extrêmes, parviennent à se redresser, tandis que d’autres s’enlisent dans une stagnation durable.

Mettre en regard Haïti, l’Éthiopie et la Somalie relève précisément de cet exercice. À première vue, la comparaison peut sembler contre-intuitive. Dans l’imaginaire collectif, ces deux pays africains restent associés à la guerre, à la famine ou à l’effondrement institutionnel. Pourtant, leurs trajectoires récentes racontent une autre histoire : celle d’États qui, malgré des fragilités persistantes, ont engagé des dynamiques de transformation économique et stratégique.

L’Éthiopie a vu son PIB nominal atteindre environ 117 milliards de dollars en 2025[1]. La Somalie, encore marquée par trois décennies de guerre civile, s’est dotée en 2025 d’une Vision 2060 visant explicitement le statut de pays à revenu intermédiaire[2]. Haïti, de son côté, s’inscrit dans une trajectoire de contraction prolongée.

Ces différentes expériences ont de quoi interpeller,

1.  L’Éthiopie ou la construction d’une puissance

Le cas éthiopien constitue sans doute l’exemple le plus spectaculaire de transformation par la volonté politique. Sortie d’un conflit particulièrement destructeur au Tigré entre 2020 et 2022, avec un bilan humain estimé entre plusieurs centaines de milliers de morts[3] et un coût de reconstruction évalué à près de 28 milliards de dollars[4], le pays aurait pu s’enliser durablement dans l’instabilité.

Il n’en a rien été…

À rebours de ce scénario, le pays affiche désormais une croissance annoncée à 10,2 % pour l’exercice budgétaire 2025-2026[5], contre 9,3 % anticipés par le FMI quelques mois auparavant[6]. Ce différentiel, au-delà de sa portée statistique, envoie un signal fort  : l’Éthiopie entend s’affirmer comme une économie capable de rebondir rapidement, même après un conflit majeur.

Cette performance ne relève pas d’un simple effet de rattrapage. Au début des années 2000, le PIB éthiopien tournait autour de 8 milliards de dollars. Il dépasse aujourd’hui les 100 milliards, faisant du pays l’une des principales économies du continent.

Derrière cette ascension, un pari clair : celui d’un développement porté par une vision nationale. Le programme Homegrown Economic Reform, lancé en 2019, incarne cette orientation. Il organise l’action publique autour de secteurs clés tels que l’agriculture, l’industrie, le numérique, la technologie et le tourisme — tout en cherchant à améliorer le climat des affaires et à attirer les investissements[7].

Mais ce qui distingue vraiment l’Éthiopie, c’est l’équilibre qu’elle tient entre ouverture et souveraineté. Elle attire les capitaux étrangers sans brader ses secteurs stratégiques. Elle multiplie les partenaires — Chine, Turquie, Golfe, Occident — sans s’enfermer dans une dépendance. Elle s’appuie sur un appareil public puissant, notamment à travers un fonds souverain regroupant des entreprises clés.

Cette ambition se lit aussi dans les chantiers en cours. Le lancement, en janvier 2026, du projet de nouvel aéroport international de Bishoftu en constitue une illustration majeure[8]. Évalué à environ 12,5 milliards de dollars, ce futur hub devrait disposer de quatre pistes, accueillir jusqu’à 110 millions de passagers par an et positionner l’Éthiopie comme un carrefour aérien de premier plan entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie.

L’objectif  : transformer un avantage géographique en levier de puissance économique.

Plus significatif encore, l’Éthiopie entend devenir le principal producteur d’électricité en Afrique avec la construction du Grand barrage de la Renaissance (GERD), engagé depuis 2011.

Des fragilités demeurent — dette extérieure, pression sur la monnaie, dépendance à certaines exportations. Mais elles ne font pas dérailler la trajectoire.

2.  La Somalie, malgré ses démons

Le cas somalien, à bien des égards, est encore plus contre-intuitif. Longtemps considérée comme l’archétype de l’État failli, la Somalie a traversé plus de trois décennies de guerre civile, d’effondrement institutionnel et de fragmentation territoriale.

Pourtant, elle enregistre depuis plus de vingt ans une croissance relativement stable, oscillant entre 3 % et 5 % selon les estimations.

Ce paradoxe s’explique en grande partie par la résilience de son tissu économique. En l’absence d’un État pleinement fonctionnel, le secteur privé a longtemps assuré l’essentiel de l’activité. Commerce, télécommunications, services et transferts financiers ont constitué une forme d’ossature économique parallèle, permettant au pays de maintenir une continuité malgré l’instabilité.

Selon la Société financière internationale, les activités commerciales et de services représentent plus de 90 % des emplois urbains[9]. Cette structuration atypique, loin d’être un handicap absolu, a contribué à maintenir une dynamique économique minimale.

Aujourd’hui, la Somalie cherche à transformer cette résilience en véritable stratégie de développement. Le lancement, en juin 2025, de la Centennial Vision 2060 marque une inflexion majeure[10]. Pour la première fois depuis des décennies, le pays se dote d’un cadre stratégique de long terme visant explicitement le statut d’économie à revenu intermédiaire.

Ce cadre s’articule autour de priorités telles que la gouvernance, le capital humain, les infrastructures, la transformation économique et l’intégration régionale.

Dans le même temps, le pays cherche à élargir sa base fiscale afin de soutenir le financement de ses services publics[11], tout en amorçant un repositionnement majeur dans les domaines portuaire et aéroportuaire, où il parvient à attirer des investissements[12]. Le secteur des télécommunications, l’un des plus dynamiques de la région, s’impose comme un vecteur de croissance, tandis que les technologies et le numérique font l’objet d’une attention renforcée.

Certaines avancées concrètes témoignent déjà de cette dynamique. L’usage de la monnaie mobile concernerait environ 85 % de la population adulte, traduisant un niveau d’inclusion financière remarquable dans un contexte de sous-bancarisation[13]. Le système universitaire, quasi inexistant avant la guerre civile, s’est considérablement développé[14].

Sur le plan international, la Somalie a réintégré les circuits financiers mondiaux, bénéficié d’allègements de dette et retrouvé une visibilité diplomatique, notamment à travers son siège au Conseil de sécurité des Nations Unies pour la période 2025-2026.

La stabilisation reste incomplète, les défis sécuritaires persistants. Mais la trajectoire est enclenchée.

La Somalie démontre ainsi qu’un État peut engager sa reconstruction avant même d’avoir achevé sa stabilisation.

3.  Haïti face au coût de l’absence de vision

À la lumière de ces trajectoires, le cas haïtien apparaît moins comme une fatalité que comme le produit d’un désalignement profond. Ce qui manque, fondamentalement, c’est une orientation d’ensemble relevant de ce que les stratèges appellent une Grand Strategy — capable d’articuler sécurité, développement, gouvernance, capital humain et insertion internationale. Sans ce socle, l’action publique reste fragmentée, réactive, déconnectée du long terme.

Aucun exercice de planification n’a réussi comme tel, c’est-à-dire s’affirmer comme un véritable projet national de nature à surprendre son environnement régional et au-delà . Aucun n’a été porté politiquement ni traduit en transformations structurelles — pas même le Plan Stratégique de Développement d’Haïti (PSDH 2012-2030), pourtant parmi les plus marquants.

Le Plan de Relance et de Développement 2025-2030, loin de combler ce vide, confirme la persistance de cette posture : le pays subit davantage les dynamiques qu’il ne les oriente.

Ce manque de cap et d’envergure se manifeste jusque dans l’usage des transferts de la diaspora. Évalués à 3,63 milliards de dollars en 2024, soit près de 20 % du PIB[15], ces flux constituent un soutien vital pour les ménages, mais restent majoritairement orientés vers la consommation. À défaut d’une ligne directrice tournée vers l’investissement productif, ils fonctionnent davantage comme un amortisseur social que comme un levier de transformation.

Même constat pour le secteur privé. Souvent érigé en moteur de croissance, il reste ancré dans un modèle d’accumulation fondé essentiellement sur la rente commerciale, sans qu’aucune stratégie d’ensemble ne l’oriente vers des activités industrielles, technologiques et à forte valeur ajoutée.

La lacune est encore plus criante dans les infrastructures et les dépenses publiques. Depuis le barrage de Péligre dans les années 1950, aucun projet d’envergure comparable n’a été réalisé, ni par l’État ni par les acteurs économiques nationaux. Aéroports, ports, routes et bâtiments publics restent conçus à une échelle dérisoire.

Se dessine ainsi une culture de l’étroitesse, nourrie par des logiques du moindre effort et de dépérissement.

Dans ce contexte, le secteur de la construction a reculé de 7,5 % en 2024[16], tandis que les investissements publics ont chuté de 56, 1% la même année[17].

Ces chiffres, loin de relever d’un accident conjoncturel, ne font que marquer l’aboutissement d’une tendance de fond.

4.  La volonté et l’ambition comme moteur du dépassement

La comparaison ainsi conduite ne livre qu’une seule leçon : tant dans le redressement que dans le développement, le succès est toujours le produit de trajectoires construites, capables de déjouer les pronostics les plus défavorables et de s’imposer, avec le temps, comme de véritables références.

Dès lors, l’enjeu ne réside pas dans les contraintes. Il tient avant tout à la capacité des acteurs à transformer l’adversité en levier d’affirmation, voire de dépassement.

C’est ce qui distingue l’Éthiopie, qui s’affirme comme puissance régionale, et la Somalie, qui construit patiemment son repositionnement, d’un Haïti enfermé dans la gestion de l’immédiat — et qui s’apprête à connaître sa huitième année consécutive de récession.

Dans un environnement international de plus en plus compétitif, cette posture expose à un risque réel de déclassement progressif.

Avec un PIB nominal avoisinant les 31,1 milliards de dollars[18], Haïti n’est certes pas l’économie la plus démunie du monde. Mais le pays aurait tout à gagner à se doter d’une vision de l’avenir plus ambitieuse et d’institutions mieux armées pour la concrétiser.

Encore faut-il un leadership capable de porter, d’incarner et de structurer cette ambition.

À bien y regarder, c’est à ce niveau que se situe la véritable ligne de fracture — bien au-delà de la violence des groupes criminels, qui n’en constitue qu’un symptôme.

C’est là que se joue précisément toute la différence…, quand on y pense (!)

Ricardo GERMAIN

Analyste en stratégie internationale

Expert-consultant en défense et sécurité

Contact courriel : ge.ricardo@live.com


[1]FMI, World Economic Outlook, octobre 2025. Les projections du PIB nominal éthiopien pour 2025 varient entre 109 et 121 Mds USD selon les hypothèses de taux de change.

[2]Gouvernement fédéral de Somalie / NEC, Centennial Vision 2060, Mogadiscio, 23 juin 2025 (nec.gov.so) ; CEA-ONU, déclaration du 23 juin 2025 <https://uneca.org/fr/node/10657>

[3]Pr. Jan Nyssen et al., Université de Gand, « Documenting the civilian victims of the Tigray war », janvier 2023 : entre 385 000 et 600 000 décès civils (novembre 2020 – août 2022), incluant violences directes, famine et effondrement du système de santé <https://www.researchgate.net/publication/367272415>

[4]Gouvernement éthiopien / Banque mondiale, Ethiopia Resilient Recovery and Reconstruction Planning Framework 2023–28, mars 2023 : pertes et destructions estimées à 28,7 Mds USD ; besoins de reconstruction : ~20 Mds USD <documents1.worldbank.org>.

[5]Premier ministre Abiy Ahmed, discours devant la Chambre des représentants, 3 février 2026 : croissance révisée à 10,2 % pour 2025-2026, contre 8,9 % initialement (Reuters/ENA : ena.et).

[6]FMI, IMF Country Report n° 26/20, janvier 2026 : croissance réelle projetée à 9,3 % pour 2025/26.

[7] FMI, Rapport de consultation Article IV – Éthiopie, 2024 ; ECF Country Report No. 26/20, janvier 2026 <imf.org.>

[8]Ethiopian Airlines Group, communiqué officiel, 10 janvier 2026. <https://corporate.ethiopianairlines.com/media/Press-Release >

[9]SFI / Banque mondiale, Country Private Sector Diagnostic: Creating Markets in Somalia, 26 juin 2024. Lien : https://www.ifc.org/en/insights-reports/2024/Somalia-Private-Sector-Diagnostic

[10]Gouvernement fédéral de Somalie, Centennial Vision 2060, Mogadiscio, 23 juin 2025

[11] Banque mondiale, Toward Building Somalia’s Social Contract, 22 novembre 2024 (ratio recettes/PIB : 2,5 %, parmi les plus bas au monde ; seuil de 9 % identifié comme condition minimale pour couvrir 50 % des services essentiels d’ici 2030)

[12] La Turquie figure parmi les premiers investisseurs étrangers en Somalie, notamment à travers l’implantation de la Ziraat Bank. TRT Afrika / Anadolu, 3 septembre 2025. Disponible sur : https://trt.global/afrika-english/article/e93b1ec12b5d

[13]CNBC Africa, « Inside Somalia’s Centennial Vision 2060, oil, sovereignty and strategic partnerships », juillet 2025

[14] Gouvernement fédéral de Somalie, National Transformation Plan 2025–2029, MoPIED, mars 2025 : 1 université avant la guerre, 52 aujourd’hui, 95 000 étudiants ; objectif : 300 000 d’ici 2029. Disponible sur https://mop.gov.so/national-transformation-plan-ntp-2025-2029-report/

[15]Banque mondiale, données 2024 : transferts de fonds vers Haïti estimés à 4,1 Mds USD, représentant 16 à 20 % du PIB, majoritairement en provenance des États-Unis <data.Worldbank.org>

[16] IHSI, Comptes nationaux 2024. Décembre 2024. Disponible sur : https://ihsi.gouv.ht/statistiques/statistiques_economiques/comptes_nationaux

[17]Idem

[18] FMI, World Economic Outlook Database, octobre 2025, données pour Haïti — PIB nominal estimé à 30,91 milliards de dollars en 2025 <imf.org/external/datamapper/NGDPDPC@WEO>

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