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L’enfance haïtienne : errance, précarité et violence

Un matin comme les autres. Le soleil se pointe à l’horizon timidement sur les bâches déchirées, les plaques de tôle usées d’un camp improvisé. Des enfants se réveillent sur des draps qui empestent l’urine et la sueur, le ventre vide, les yeux pleins de poussières, la morve aux nez, torse nu et de silence. Ce silence interpelle, celui d’une enfance qui s’efface avant même d’avoir commencé.

Ils se prénomment Peter, Gaëlle, Michelda, Dario, Assata. Ils ont douze à quinze ans. Ils n’ont pas connu d’anniversaire avec gâteau, ni de sac à dos neuf à la rentrée. Leurs jeux, ce sont des bouchons de plastique. Leurs terrains, des flaques d’eaux stagnantes, et leurs rêves s’arrêtent…là où commence la faim.

Un quotidien sans repère

Depuis le cataclysme du 12 Janvier 2010, et plus encore la montée fulgurante de l’insécurité, des milliers de familles ont fui les violences armées, les affrontements entre gangs et les évictions forcées. Ces déplacements internes ont donné naissance à une série de camps improvisés, devenus permanents par la force des choses. Le nombre d’enfants en situation de déplacement interne en Haïti a augmenté de près de 50% depuis le mois de septembre en raison des violences incessantes perpétrées par les gangs. Cela représente environ un enfant sur huit à l’échelle nationale.

Mon fils n’a jamais vu une salle de classe

« Mon fils n’a jamais vu une salle de classe » raconte Bernadette, 22 ans, mère de trois enfants. Privés d’éducation, de soins de santé, d’alimentation adéquate, les enfants de ces camps vivent une enfance volée.

Une génération abandonnée

Loin des caméras, ces enfants subissent un double traumatisme : Celui de la violence initiale qui a causé leur déplacement, et celui du quotidien dans ces zones marginalisées. Dans l’indifférence générale, les camps deviennent des terrains fertiles pour toutes sortes de dérives. Des témoignages de plusieurs adolescentes font état d’agressions sexuelles, de harcèlement à longueur de journée. « Mwen konn al chache dlo pou m bwè, lè m rive kote y ap bay dlo a, moun k ap sèvi a di m, depi m pa renmen ak li, m p ap jwenn dlo pou m bwè » lè konsa mwen blije tounen lakay mwen san yon gout dlo ». Li kontinye pou l di ak dlo nan je, se konsa anpil moun ki reskonsab nan kan an trete tout ti jenn fi ki pa dako louvri janm ba yo. Yo ekskli w nan tout aktivite sou kan an. Ces mots résonnent comme un cri étouffé dans une société rongée par la crise et l’impunité. Pendant que l’opinion publique regarde ailleurs, une jeunesse se brise en silence. Les cas de violssont presque monnaie courante dans les camps, l’omerta qui y règne torture une seconde fois les victimes.

Je pense souvent que vu la misère, mon père finira peut-être par me jeter à la rue

Le cas de Assata, une fille de 16 ans révolte la conscience humaine. Assata, une fille a été violée dans le camp du lycée Marie-Jeanne, centre-ville de Port-au-Prince. Elle s’est tue pendant des semaines. Ce n’est qu’au bout d’un long moment, à l’abri d’une tente surchauffée qu’elle accepte de raconter ce qu’elle a vécu. Un soir, alors que le camp était plongé dans l’obscurité, elle a été violée. L’agresseur, un homme du camp, a été brièvement arrêtée…puis relâché. Il vit toujours dans le camp, elle le croise régulièrement. Elle est l’ainée d’une fratrie de 6 enfants. Son père tente de survivre en transportant des sacs pour quelques gourdes. « Je pense souvent que vu la misère, mon père finira peut-être par me jeter à la rue. Il ne dirait pas comme ça, mais… ». Elle baisse les yeux. Elle n’a plus confiance, elle pense même au pire. A l’instar d’Assata des centaines de jeunes filles subissent des actes d’agressions sexuelles dans l’anonymat des camps.

Loin d’être des refuges, ces camps deviennent des zones grises ou règnent la promiscuité, l’impunité, la peur. Aucun soutien psychologique, aucune lumière, ces filles ne pensent qu’au suicide. Par ailleurs l’addiction à l’alcool et aux stupéfiants est devenue très tendance chez les jeunes, filles comme garçons.

Des boissons alcoolisées comme le 2.0 ou le Bi Cool, ainsi qu’une variété de stupéfiants, sont consommés à outrance. Pour beaucoup de ses jeunes en détresse, ces substances deviennent un exutoire, un moyen illusoire d’échapper à une réalité illusoire marquée par la misère, l’insécurité et le désespoir.

Une crise humanitaire et morale

Les enfants déplacés en Haïti ne sont pas seulement des victimes humanitaires. Ils sont les témoins d’un effondrement systémique, d’un abandon politique et d’une forme d’indifférence collective. Leur situation en juillet 2025 reflète l’échec de l’Etat haïtien à protéger les plus vulnérables, mais aussi celui de la communauté internationale, trop silencieuse face à l’ampleur du drame.

Face à cette tragédie, des organisations nationales et internationales interviennent sur le terrain. Des cliniques mobiles offrent des soins de base dans certains camps, des kits d’hygiène sont distribués, et des programmes psychosociaux sont mis en place. Mais ces efforts restent insuffisants.

L’Etat haïtien, affaibli et absent, ne joue plus son rôle de garant des droits de l’enfant.

L’Etat haïtien, affaibli et absent, ne joue plus son rôle de garant des droits de l’enfant. La coordination entre les institutions publiques et les ONG est chaotique, et les financements pour la réponse ne couvrent qu’une fraction des besoins. La situation s’aggrave de jour en jour.

La situation des enfants dans les camps de déplacés en Haïti révèle une crise humanitaire de grande ampleur, aggravée par le vide institutionnel et l’indifférence des décideurs politiques. Ces enfants arrachés à leur enfance, à leur foyer, à leur école, incarnent les séquelles d’un pays abandonné à la violence. Face à l’urgence, il est impératif de renforcer les interventions humanitaires, de garantir la protection de l’enfance et de repenser un système de résilience sociale, inclusive et durable. Sans une mobilisation immédiate, une génération entière risque de disparaitre dans l’ombre du provisoire permanent.

Edson Junior Ronay

*Peter, Gaëlle, Michelda, Dario,Assata sont des noms d’emprunts afin de protéger l’identité des enfants.

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