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Haïti face à l’insécurité : au-delà des chiffres trompeurs, une crise mal appréhendée.

J’avais l’habitude de le dire lorsque j’étais consultant à la Primature, et je continuerai cette fois à le dire en public afin de mettre un frein à cette absurdité. L’estimation selon laquelle le nombre de criminels terrorisant la population varie entre 12 000 et 16 000 n’est pas fiable. Tant qu’aucune répartition géographique précise ne peut être établie, ce chiffre restera très incertain et discutable. D’autant plus qu’il est avancé sur la base d’aucun renseignement.

[Je parle de renseignement, du véritable renseignement qui, ici en Haïti, est un concept qu’on ne comprend toujours pas.]

En dehors de la coalition Viv Ansanm, il existe des groupes non alignés et des foyers dormants qui échappent à toute statistique et dont l’effectif des membres reste potentiellement significatif. D’ailleurs, autant certains groupes criminels perdent des hommes, autant leurs rangs continuent de grossir. C’est une constante, surtout alimentée par la misère, l’analphabétisme, la faim et le désespoir – autrement dit, par l’exclusion sociale.

C’est pourquoi je plaide depuis toujours pour une approche contre-insurrectionnelle, qui ne se limite pas à l’usage de la force, mais qui repose aussi sur des politiques garantissant l’accès aux services essentiels, à l’emploi et à des opportunités pour la jeunesse.

Aujourd’hui, plus de 6 millions d’Haïtiens sont en situation de besoin humanitaire. Parmi eux, 5,5 millions souffrent d’insécurité alimentaire, et 3,4 millions risquent de sombrer dans la famine. Ce qui veut dire que la précarité de ces populations les expose directement aux tentatives de recrutement des groupes criminels.

En d’autres termes, une partie de ces 3,4 millions de personnes, poussées par la faim et l’absence de perspectives, risque d’être instrumentalisée et basculée dans la violence si l’occasion devrait se présenter.

On se focalise sur la criminalité, alors qu’il s’agit, au fait, d’un conflit enraciné dans des facteurs tant socio-économiques et politiques que régionaux avec le trafic illégal intense en tout genre.

En somme, la situation est extrêmement volatile, bien au-delà de ce qu’on l’imagine. Sans une réponse globale et coordonnée, nous courons vers une aggravation totalement incontrôlable. Tout peut arriver à tout moment si nous ne nous accordons pas à poser correctement le problème et si nous ne redoublons pas d’efforts afin d’y apporter, ensemble, une solution de manière sereine et réfléchie.

Ricardo Germain

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