Haïti s’enfonce un peu plus chaque jour dans une zone grise institutionnelle où les repères de droit, de légitimité et de responsabilité politique semblent avoir disparu. La situation actuelle autour du Conseil présidentiel de transition (CPT) et du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé en est l’illustration la plus frappante.
Officiellement, le CPT est aujourd’hui considéré comme démis de ses fonctions. Pourtant, quelques semaines plus tôt, cinq de ses membres avaient pris la décision de révoquer Alix Didier Fils-Aimé de son poste de Premier ministre. Une décision qui, dans une logique institutionnelle normale, aurait dû produire des effets immédiats. Mais dans le contexte haïtien actuel, elle est restée lettre morte.
Paradoxe troublant : alors que l’organe censé incarner l’autorité transitoire de l’État est désormais invalidé, Alix Didier Fils-Aimé continue d’exercer le pouvoir exécutif et de gouverner le pays. Cette situation soulève une question centrale : où se trouve la légitimité du pouvoir aujourd’hui en Haïti ?
Dans un État de droit fonctionnel, la légitimité repose sur des piliers clairs : le suffrage populaire, le respect de la Constitution et l’existence d’un consensus politique et social minimal. Or, aucun de ces éléments n’est aujourd’hui réuni. Les élections sont absentes, la Constitution est suspendue ou interprétée au gré des intérêts politiques, et le consensus national reste une illusion lointaine.
Ce qui subsiste, c’est une légitimité de fait, fragile et dangereuse. Un pouvoir qui se maintient non pas parce qu’il est reconnu, mais parce qu’il n’existe aucune alternative institutionnelle capable de s’imposer. Gouverner par défaut, dans un vide politique, n’est pas gouverner légitimement.
Plus inquiétant encore, cette crise dépasse le simple cadre juridique. Elle touche au cœur même de la crédibilité de l’État. Lorsque des institutions se contredisent, se révoquent mutuellement ou continuent d’agir après leur propre disqualification, le message envoyé à la population est clair : les règles ne s’appliquent plus à ceux qui gouvernent.
Dans un pays déjà meurtri par l’insécurité, la pauvreté et la défiance envers les autorités, cette confusion institutionnelle aggrave le sentiment d’abandon et de colère populaire. Elle renforce l’idée que le pouvoir est un arrangement entre élites, détaché des réalités et des aspirations du peuple haïtien.
Haïti ne traverse pas seulement une crise politique. Elle traverse une crise de légitimité profonde, où l’État fonctionne sans fondement solide, sans boussole démocratique et sans contrat moral avec la nation. Tant que cette question ne sera pas affrontée avec courage et honnêteté, aucun projet de sortie de crise ne pourra réellement tenir.
Katiana CADY