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Haïti à l’heure du vide : quand l’incertitude devient une gouvernance

Le départ annoncé – ou redouté – du Conseil présidentiel de transition (CPT) ne suscite ni soulagement ni espoir. Il ouvre plutôt un gouffre d’incertitudes, dans un pays déjà épuisé par l’instabilité chronique, la violence armée et l’effondrement des institutions. Une fois encore, Haïti se retrouve face à une question aussi simple que vertigineuse : qui gouverne réellement le pays, et dans l’intérêt de qui ?


Depuis sa mise en place, le CPT s’est présenté comme une solution transitoire, un pont vers le rétablissement de l’ordre constitutionnel. Mais la transition s’est vite transformée en zone grise, marquée par des luttes d’influence, des décisions peu lisibles et une dépendance croissante à des acteurs extérieurs. Aujourd’hui, alors que plane la perspective de son départ, le 7 février 2026, aucun cap clair ne se dessine. Pas de calendrier crédible, pas de consensus national, encore moins de garanties institutionnelles.


Cette incertitude n’est pas un simple malaise politique : elle est devenue une méthode de gouvernance. Dans le silence des autorités et l’opacité des processus, le pays avance à l’aveugle. Chaque rumeur de changement de pouvoir provoque davantage d’angoisse que d’espérance.

Car l’histoire récente l’a montré : en Haïti, le vide du pouvoir n’est jamais neutre. Il est immédiatement occupé — par les groupes armés, par les intérêts privés, ou par l’ingérence étrangère.
Justement, l’ingérence de l’État — ou plutôt sa démission — pose une question fondamentale. L’État haïtien agit-il encore comme garant de l’intérêt général ou comme simple spectateur d’un pays qui lui échappe ? Quand des zones entières du territoire sont hors de contrôle, quand la sécurité dépend d’annonces plus que d’actions concrètes, quand la diplomatie internationale semble peser davantage que la volonté populaire, peut-on encore parler de souveraineté effective ?


Et après le CPT, que se passera-t-il ? Un nouveau mécanisme transitoire ? Un autre accord politique négocié dans les coulisses ? Ou une énième promesse d’élections sans conditions réelles de sécurité ? L’absence de réponses nourrit la méfiance. La population ne croit plus aux transitions sans résultats, ni aux discours sans impacts tangibles sur le quotidien.


Pendant que les élites débattent de scénarios politiques, une autre réalité demeure tragiquement reléguée au second plan : celle des déplacés internes. Des milliers de familles arrachées à leurs quartiers, vivant dans des conditions précaires, sans accès stable à l’eau, à la santé ou à l’éducation. Leur sort ne semble jamais figurer en tête des priorités gouvernementales. Pourtant, ils sont le symptôme le plus brutal de l’effondrement de l’État. Un pays qui ne protège pas ses citoyens chez eux est un pays en rupture avec sa mission première.
Combien de temps encore ces déplacés resteront-ils invisibles ? Seront-ils consultés dans les décisions qui engagent l’avenir du pays ? Ou continueront-ils d’être des chiffres dans des rapports humanitaires, sans voix dans l’espace politique ?


Aujourd’hui, Haïti est un pays rempli de questions sans réponses. Qui détient le pouvoir réellement ? Qui prépare l’après-CPT ? Qui parle au nom du peuple ? Et surtout : pourquoi les mêmes erreurs se répètent-elles, transition après transition ?
L’urgence n’est plus seulement politique, elle est morale. Le pays a besoin de vérité, de clarté et de responsabilité. Sans cela, le départ du CPT ne sera pas un nouveau départ, mais une nouvelle chute dans l’inconnu. Et l’incertitude, une fois encore, continuera de gouverner à la place de l’État.

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